Main basse sur les retraites!
V’là-t-y-pas qu’on nous abaisse le taux de conversion LPP…Il existe plusieurs façons de faire passer des projets impopulaires : une, bien connue, c’est de les voter pendant la pause estivale ou hivernale ; une deuxième, de présenter la réforme comme une fatalité, et une troisième, tout aussi appréciée, consiste à se planquer derrière un jargon technique incompréhensible au commun des mortels. La nouvelle trouvaille du gouvernement pour nous abaisser les retraites est un modèle du genre, puisqu’elle cumule ces trois stratagèmes pour faire avaler la pilule. Va-t-elle réussir ? Pas sûr, car derrière les termes barbares de taux de conversion, intérêt minimal, LPP et j’en passe, ce sont nos retraites qui se cachent, ainsi que le pécule patiemment économisé pendant une longue vie de labeur.
La prévoyance professionnelle ou l’avenir radieux par capitalisation
On nous en avait promis, des monts et des merveilles, lorsque la loi sur la prévoyance professionnelle (LPP) avait été votée ! Contrairement à l’assurance vieillesse et survivants (AVS), dans laquelle les actifs paient pour les retraités (principe dit de répartition), et où les rentes ne dépendent que marginalement du montant des cotisations, la LPP permet à tout un chacun d’épargner selon son revenu et, donc, potentiellement, de toucher la timbale une fois la retraite venue. Par ailleurs, au vu du vieillissement de la population, des experts tous plus catégoriques les uns que les autres ont prédit des problèmes de financement énormes pour l’AVS alors que, pour la retraite par capitalisation, chacun payant pour sa pomme, no souci mon kiki. On verra plus loin que ce n’est pas si simple…
Qu’est-ce que c’est que le taux de conversion ?
Comme son nom l’indique, le taux de conversion permet de convertir l’argent accumulé sur le compte LPP jusqu’à la retraite en une rente. Il détermine donc la rente annuelle qui va être perçue. Le calcul est simple : on multiplie le pécule par le taux, puis on divise par 100, et le tour est joué. Par exemple, si une personne a accumulé 100'000.- CHF pendant sa vie active sur son 2ème pilier, avec le taux de conversion actuel, qui est de 7,2%, elle touchera 7'300.- CHF par années, ou 600.- CHF par mois. À noter que, dans la loi, l’on parle de taux de conversion « minimal » et qu’aucune caisse n’en applique de plus élevé ! Une baisse de ce taux « minimal » sera comme de bien entendu suivie par toutes les caisses, qui n’ont pas pour vocation de nous faire de cadeaux !
Lors de la 1ère révision de la LPP, le taux de conversion, jusqu’alors fixé à 7,2%, est abaissé progressivement à 6,8%. Cette dernière étant entrée en vigueur au 1er janvier 2005, l’on peut se demander quelle est la raison de ce nouvel abaissement du taux ! Le message du Conseil fédéral à ce sujet (MCF du 22 novembre 2006) nous le livre en mille : nous vivons trop longtemps ! Mis à part le fait que ça n’a rien d’un scoop et que l’on est en droit de douter que la longévité n’a pas fait un spectaculaire bond en avant depuis la 1ère révision, l’on appréciera la rhétorique ! Puisque la population vit trop longtemps, il faut diminuer les rentes... Les centenaires, au pain et à l’eau, et sans histoires ! À quand un migros-data pour l’âge auquel il deviendrait indécent de prétendre à une rente ? Si c’est à ça que ressemble le contrat entre les générations, il a une bien sale gueule…
De plus, souligne le même message (en page 8977), la deuxième composante du taux de conversion, le taux d’intérêt technique, est « nettement plus élevé que les rendements des placements à faible risque de ces dernières années ».
Arrêtons-nous également sur ce deuxième argument : si nous nous trouvons aujourd’hui dans une phase de récession, il n’en a pas toujours été ainsi et ma mémoire, bien que défaillante, ne se rappelle nullement que, dans les années d’euphorie boursière, nos amis assureurs aient eu l’idée d’augmenter le rendement du capital confié, ni d’ailleurs de réviser le taux d’intérêt technique à la hausse. Lors des débats parlementaires, au Conseil des Etats, la socialiste Anita Fetz rappelle que, selon une étude des banques cantonales, les rendements des caisses de pension s’élevaient à 7,71% en 2003 ; à 4,29% en 2004 ; à 11% en 2005 et à 6,3% en 2007 !

Alors, il est passé où notre argent, kiki ?
Lors des mêmes débats parlementaires, la Conseillère d’Etat socialiste Gisèle Ory met les points sur les i : il ne s’agit ni d’adapter le montant des rentes à l’espérance de vie, ni de pallier à un problème de rendement du capital, mais bien de défendre les intérêts des assureurs à ponctionner leur part de profit sur les retraites. Comme quoi il ne faut pas être très sérieux pour confier nos retraites au privé… Voilà ce qu’a déclaré Gisèle Ory : « Pourquoi demander encore une baisse du taux de conversion, alors que la 1ère révision est à peine entrée en vigueur? L'allongement de la durée de la vie ne le justifie pas, le rendement du capital non plus. Ne protège-t-on pas là les intérêts des assureurs de manière exagérée? Ils veulent faire un maximum de bénéfices sans risques, je les comprends, mais je ne peux pas les suivre sur ce terrain, car j'ai à coeur de défendre les intérêts des assurés d'abord. On pourrait se demander pourquoi on confie un tel mandat aux assureurs privés, alors que leurs intérêts sont complètement différents de ceux d'une assurance sociale, qui veut servir au mieux la population dans son ensemble. »
Résultat : une baisse des prestations de plus de 10% !
L’abaissement du taux de conversion a des répercussions violentes sur le montant de nos retraites, qui pourraient se voir amputé de 10% environ ! Dans son argumentaire en vue du lancement d’un référendum, le Parti du travail/POP a publié ce tableau que nous reprenons ci-après, pour vous permettre de vous faire une idée :

Abaissement du taux de rendement
Quelques mois plus tôt, comme si cela ne suffisait pas, le taux de rendement du capital confié aux caisses de pension, qui était à 2,75% (après avoir été à plus de 3% comme dans les « comptes de fées »…) sera portée à 2% au 1er janvier 2009. Merci les amis, merci Pascal, il vont bientôt nous ressortir la rengaine selon laquelle qui a chanté tout l’été se trouve bien dépourvu quand l’hiver fut venu et les assureurs partis avec le bénéf’ des tournées…
Le résultat de ces changements est bien, vous l’avez compris, que le futur rentier accumulera moins de capital, son avoir étant rémunéré avec un taux ridicule dont on peut se demander s’il couvre l’inflation et que le capital en question produira une plus petite rente, abaissement du taux de conversion oblige ! Un futur rentier doublement plumé, en quelque sorte.

L’AVS, quant à elle, se porte très bien…
Revenons un moment aux deux systèmes de prévoyance, que sont l’AVS et la prévoyance professionnelle. Pour l’instant, l’AVS et son système dit de répartition se porte comme un charme et accumule les bénéfices année après année. D’aucuns nous prédisent cependant la mort de la retraite par répartition à cause de la baisse de la natalité et du vieillissement de la population. Il n’y aurait, disent-ils, bientôt plus assez d’actifs par retraité pour financer le système.
Le même débat à lieu dans tous les pays développés qui connaissent un système étatique de retraite par répartition et où les assureurs privés aimeraient bien avoir leur part du gâteau. En France, l’économiste bien connu Bernard Maris s’est fendu d’un bouquin, « La Bourse ou la Vie », pour démasquer l’arnaque. Il rétorque que la pérennité de la retraite par répartition n’est pas uniquement fonction du nombre d’actifs par retraité mais également du taux de productivité et, « si un actif peut faire vivre deux inactifs en 2000, il est possible qu’il puisse en faire vivre cinq à six fois plus vingt ans plus tard. » (p. 83). Mieux, Maris démontre que, question vieillissement de la population, le système de retraite par capitalisation souffre des mêmes maux que la retraite par répartition : en effet, pour que l’argent « fasse des petits », pour qu’il puisse être placé et rapporter des intérêts, il faut « que des actifs fasse travailler (le) capital » (p. 94) ! Donc, retour à la case départ : sans actifs, pas de retraite. La question du choix entre retraite par répartition et retraite par capitalisation est donc uniquement un choix politique : veut-on confier l’assurance vieillesse à l’Etat ou la refiler à des privés ?
Un référendum contre l’abaissement du taux de conversion ?

Dans les années 70, le Parti du Travail / POP avait lancé une initiative populaire fédérale « pour une véritable retraite populaire », qui consistait à augmenter les cotisations et les rentes AVS pour que ces dernières couvrent 60% du revenu assuré. Cette initiative s’est ramassée en votation et n’avait trouvé grâce aux yeux de 15,6% des votants seulement. Ce n’est pas la première fois qu’une bonne idée est refusée par une population qui vote comme si elle était uniquement composée de milliardaires.
Même si le Parti du Travail / POP reste attaché à l’AVS et à la retraite par répartition, il a annoncé sa volonté de lancer un référendum contre l’abaissement du taux de conversion, car il représente une attaque en règle contre les futures retraites. Autour du 20 décembre, la loi devrait être publiée dans le recueil officiel, publication qui marque le coup d’envoi du délai référendaire. Nous vous tiendrons au courant !
Les illustrations ont été dénichées sur le site de la CNT.
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